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Il est minuit, Zoé, 15 ans se dit qu’elle va juste « regarder les messages » avant de dormir. Trois quarts d’heure plus tard, son pouce continue de faire défiler le fil d’actualité de son réseau social et alterne entre les incendies, les guerres et les corps parfaits. À chaque vidéo, l’algorithme affine la sélection et à chaque « swipe », sa gorge se serre un peu plus. Elle finit par éteindre l’écran, le cœur battant, impossible de dire ce qui l’a le plus épuisée… l’avalanche de mauvaises nouvelles ou la comparaison silencieuse avec les autres.
L’organisation mondiale de la santé rappelle que le suicide reste la 3ᵉ cause de mortalité chez les 15-29 ans. Les mécanismes sont complexes, mais ce que nous fait défiler l’algorithme, notamment sur les fils d’actualité ou « feed » se répercute directement sur notre humeur et plus particulièrement sur notre anxiété. La recherche nomme d’ailleurs cela le « doomscrolling », soit la consommation compulsive de contenus anxiogènes qui aggraverait le stress et les symptômes dépressifs.
Nos fils d’actualités sont conçus pour maximiser le temps de visionnage. D’ailleurs, souvent, la peur, la colère et la tristesse retiennent l’attention plus longtemps que la joie. C’est le « biais de négativité » qui nous pousse à nous focaliser plus sur des aspects négatifs de ce qui s’est passé sur une journée par exemple, même si celle-ci a, dans le fond, été plus agréable dans son ensemble. Comme si notre cerveau posait une loupe sur la seule note dissonante. Cela se retrouve sur nos réseaux sociaux et s’installe d’ailleurs grâce aux algorithmes. Chaque like, chaque pause sur une vidéo alarmante signale à celui-ci qu’on en veut plus.
Est-ce que la solution est de repousser l’âge d’acquisition d’un téléphone ? Est-ce la prohibition des réseaux sociaux ? De mon côté, en tant qu’animateur socioculturel, j’aime cultiver avec les jeunes l’art du « good-feed », soit de montrer que, comme on trie ses déchets ou son assiette, on peut trier son fil d’actualité. Une piste simple est de créer un groupe avec leurs amis ou même famille, et de se partager des vidéos drôles, constructives, éducatives ou autres thèmes « constructifs et surtout positifs » permettant d’orienter les algorithmes vers un calcul en faveur de la santé mentale.
Dans le cas de Zoé, la clé n’est pas de jeter le téléphone mais de reprendre la main. Avant chaque ouverture d’appli, deux secondes de pause ! Pourquoi j’y vais ? Quel effet j’en attends ? puis, au moindre signe d’angoisse, on se rappelle du “good-feed”. Liker l’humour qui détend, masquer le drame qui plombe, partager une vidéo qui fait apprendre ou sourire. Trier son fil, c’est trier ses pensées et chaque pensée clarifiée rend une minute de sommeil, un éclat de rire hors-écran, un espace pour rêver plus grand que la taille d’un smartphone.